Othman Elkheloufi, un artiste éclectique

Nous nous sommes permis d’interrompre une séance de répétition, au Centre culturel de l’Agdal, pour rencontrer Othman Elkheloufi . Une fois dans l’enceinte du bâtiment, dans un climat intimiste, Othman a pu s’étendre sur ses débuts, son groove distingué et ses prochains projets.

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Othman : un artiste complet

Alors que nous avions donné rendez-vous au saxophoniste, nous avons finalement rencontré le multi-instrumentaliste, metteur en scène et designer.

Débordant de créativité, il déploie son imagination pour créer des décors d’intérieur. Ses études de scénographie et son apprentissage du travail du bois confèrent à ses meubles un caractère épuré et unique. Approfondissant la passion de son père pour ce matériau, par ses cours d’histoire de l’art, Othman confectionne aujourd’hui des objets d’intérieur qui entremêlent les matières pour une esthétique de la récupération et qui détonnent par leur fonctionnalité.

Et quand Othman se saisit de son saxophone, qu’il soit debout, penché ou courbé, il emporte son instrument dans une valse intemporelle. Les deux ne forment plus qu’un seul corps où la force du souffle fait résonner des rythmes hautement festifs. Partisan des instruments à vent, il considère le saxophone, ou encore le ney qu’il maîtrise également, comme des outils prolongeant sa voix, dont le timbre confirme aussi son talent saisissant.

Othman a, en effet, commencé par prendre des cours de chant classique après son baccalauréat auprès de Louis Perrodain, chef d’orchestre de la chorale de Rabat. Il fait ses débuts en chant en suivant la méthode Kodali, qu’il adoptera par la suite dans sa réappropriation de la musique marocaine populaire.

En 2007, le besoin de s’entourer de musiciens pour jouer plus régulièrement se fait sentir. Il enchaîne les répétitions et, confiant, commence à créer de nouvelles compositions pour sortir de la monotonie des reprises.

C’est à ce moment que sa curiosité pour le patrimoine musical traditionnel marocain s’exprime. Telle une passerelle, le chant occidental l’amène à redécouvrir tout son héritage judéo-arabo-andalou.

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Jazzbeldi : un jeu rythmique hors du commun

Othman s’inspire de la musique populaire marocaine sans s’y limiter. Il développe le concept de « Jazzbeldi » qui incorpore le châabi dans sa composition. Le public, pourtant familier avec les motifs musicaux initiaux, se retrouve interpellé par cette nouvelle fusion où le groove est toujours au rendez-vous.

Fervent défenseur de la réflexion autour de la musique châabi, le chemin d’Othman n’a pas toujours été facile. Il a, d’ailleurs, passé beaucoup de temps à convaincre des musiciens hésitants à adopter son concept musical.

« Il faut encore désacraliser le mythe de supériorité des musiques savantes et intégrer des pratiques musicales qui nous sont propres. Je ne souhaite pas refouler la culture populaire pour atteindre un faux-semblant musical », nous confie Othman.

Ce paradoxe entre musique étrangère appréciée et une autre moins respectée est très présent au Maroc, où les goûts peuvent être des marqueurs sociaux. La situation change ces dernières années grâce aux efforts fournis par une tranche de la nouvelle scène musicale marocaine dont Othman fait partie.

A travers son titre « Lakja pour Elisabeth », initialement intitulé « Lakja fsta7 », Othman souhaite rendre hommage aux chefs de troupes qui jouent dans les mariages populaires. Se déplaçant de terrasse en terrasse, pour mettre le feu aux chaleureux chapiteaux de fêtes, ces musiciens perpétuent une tradition musicale non-académique mais entraînante.

Un jour, se produisant au Bistrot du Pietri à Rabat, Othman garde ce souvenir amer de lorsqu’il a annoncé le morceau. Rares étaient ceux qui reconnaissaient le terme « Lkayjiya » (pluriel de Lkayji), notion qui ne met pas en valeur la précieuse sauvegarde d’un large répertoire dont ces musiciens traditionnels ont été capables.

Lors de ses concerts, chaque première partie est marquée par une entrée improvisée. Dans les conditions du direct, Othman défie ses musiciens à fabriquer de nouveaux sons. Cette méthode de création lui sied bien et souvent le groupe explore de nouveaux fragments de compositions innovantes.

Son travail de la mélodie s’apparente à celui d’un metteur en scène au théâtre. Comme quand il donne de la matière textuelle à manier sur une planche à ses comédiens au théâtre, il laisse également ses musiciens s’approprier une même base mélodique avant de les voir s’en affranchir pour faire surgir un nouveau langage rythmique.

Des exercices se succèdent pendant la répétition, permettant au jeu du groupe de mûrir en se nourrissant des propositions de chacun. 

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Haka Foonoon : une association multidisciplinaire confirmée

Cet aller-retour entre la musique et le théâtre est permanent dans la démarche d’Othman. Convaincu que la morphologie de chaque instrument impose un langage différent, il teste et jongle avec autant d’instruments avant d’élire celui qui interprétera chaque partie. Il pense ainsi ses préludes comme de véritables scènes où chaque élément a un rôle à jouer.

Ses morceaux sont truffés d’anecdotes et chaque représentation est l’occasion de revenir sur les histoires qui ont accompagné la vie de chaque titre. Le lien entre l’écriture et la mise en scène dans le théâtre et la musique préoccupe Othman qui fonde en 2012 Haka Foonoon. Cette association pour la création théâtrale et musicale, articule ses actions autour de trois missions: la transmission du savoir, la création artistique et l’action culturelle.

Pour le premier volet, différents projets sociaux ont pu voir le jour. Des ateliers de théâtre en darija (dialecte marocain) et des projets éducatifs ont été mis en place grâce à des partenariats avec l’association Bayti pour les enfants de rue ou encore avec Darthérapie pour une intervention dans un centre pour enfants atteints de trisomie 21.

Le spectacle Haka Mikka est, quant à lui, la première production de Haka Foonoon. Cette pièce, qui se situe historiquement dans les années 90, traite de l’invasion des sacs en plastique en pleine période d’expansion de bidonvilles. La pièce met en lumière la symphonie naturelle de la culture marocaine et confère un aspect élégant à ses comportements sociétaux populaires.

Dans la continuité des créations artistiques, Tri9 Jdida (Route d’Eljadida) est une œuvre créée grâce aux interactions de trios successifs. Trois comédiens, trois musiciens et trois écrivains interagissent et montent une pièce dévoilant au grand jour des réalités mises sous silence de la société marocaine. Par une perspective différente, la troupe d’Othman aborde le caractère absurde de situations subies dans un pays en tourmente.

Enfin, l’action culturelle trouve sa genèse avec le Jazz Beldi dont la naissance remonte à 2012, lorsque l’association Hakka Fonoon décide de célèbrer la journée international du Jazz pour la première fois au Maroc. Simple session de Jam, cette manifestation se développe au début sous l’intitulé « D’Jazz B’louz ».

Les projets d’Othman continuent à fleurir. Depuis sa première grande scène au festival Alegria (Chefchaouan) en 2010, il enchaîne des concerts importants. Il se produit auprès de Brahim Maalouf au Festival Jazzablanca en 2014 et invite en résidence des artistes d’exceptions tels que Omri Mor (pianiste) et Karim Ziad (batteur). Ils mèneront ensemble une tournée marocaine exceptionnelle mettant à l’honneur le Jazz Beldi.

Othman nous promet une rentrée fracassante et nous confie préparer son album. Nous ne pouvons que nous impatienter de le découvrir.

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