L’atelier de l’observatoire, la pépinière artistique de Casablanca

Nous rejoignons Léa Morin et Mohamed Fariji  l’après midi de l’aid (fête du mouton) dans leur havre de paix sur la route de Bouskoura. A 30 km de Casablanca, l’atelier de l’observatoire est un espace atypique, qui respire d’énergie positive et vous transporte loin de la frénésie casablancaise. A peine passée la porte de l’espace, l’heure est à l’apaisement et à la méditation, on découvre un atelier d’art, un atelier de sérigraphie et d’impression et une grande cabane en bois que Mohamed Fariji a bâtie  de ses propres mains. Après avoir visité les lieux, c’est devant celle-ci que nous prenons place pendant la rencontre ; des fruits frais posés sur la table, l’atelier  face à nous et des champs verts à perte de vue.

Atelier © Mehdi Drissi

Atelier © Mehdi Drissi

La ruche

Souvent, les lieux qui accueillent les artistes pour un temps se nomment « résidences ».  Le terme, qui renvoie essentiellement à la dimension locative rate cependant l’accueil et l’accompagnement des artistes qui reste nécessaire à leur développement. C’est justement cette mission qui anime Léa et Mohamed dans leur démarche. L’atelier de l’observatoire met en effet à disposition des artistes un espace qui se nomme « la ruche », où  les artistes  peuvent séjourner , créer et s’épanouir et le couple dispose également d’un réseau qui peut leur faire rencontrer des artistes et des acteurs culturels sur Casablanca et ailleurs. Léa a en effet passé six ans à Tanger, où elle était la directrice de la cinémathèque.

« A Casablanca, il y a très peu d’espaces alternatifs dédiés a la fabrication culturelle. On trouve des lieux très commerciaux et des cadres de promotion des artistes au développement déjà mûr, ce qui peut être déstabilisant pour des artistes qui viennent de commencer. Cette configuration présente aussi le risque de perdre le caractère alternatif et innovant de la production artistique car les jeunes en manque d’accompagnement peuvent rapidement être happés par une dynamique qui leur est inconnue. »

La ruche s’adresse donc à de jeunes artistes et leur propose un accompagnement technique (mise à disposition d’un atelier équipé et d’assistants, outils de travail, aide à la conception technique des travaux), financier (bourse de production) et administratif (aide et conseils pour le recherche de financements, mobilité, appels à projets), ainsi qu’un soutien pour la diffusion de leurs travaux (exposition et publication collective). Au fil de notre conversation, nous découvrons aussi que l’atelier de l’observatoire n’est pas simplement un lieu physique. Sa dynamique se transporte, ses abeilles essaiment et ses graines se sèment dans différents espaces Casablancais.

Mohammed © Mehdi Drissi

Mohammed © Mehdi Drissi

La serre et ses 3 version

Ce terme, qui  désigne un espace dédié  à la production agricole dont on peut trouver un échantillon dans l’atelier de l’observatoire, fait également écho a une œuvre d’art de Mohamed Fariji mais aussi a un ensemble d’activités que l’observatoire organise à Casablanca.

C’est accompagnée d’une poignée d’artistes (dont Anna Raimondo, Younes Baba Ali et Régis R)  que l’équipe de l’atelier de l’observatoire  a investi   le parc de la ligue arabe l’année dernière pendant dix jours pour une série d’activités en interaction avec les habitués du lieu et les habitants du quartier. Pour faire vivre l’espace autrement et inviter la population civile à s’intéresser à l’art contemporain, l’espace a en effet temporairement accueilli une bibliothèque, un espace de co working, un studio photo ainsi qu’un espace de projection .

Ainsi, c’est au rythme des projections cinématographiques quotidiennes et  à  la cadence des ateliers de permaculture et de dialogue qu’a vécu l’espace pendant dix jours, invitant les casawi à participer aux ateliers artistiques et  à proposer leurs propres activités. La réflexion qui a bourgeonné tout au long du projet était celle de l’utopie et du réalisable, poussant les participants à  se délester d’une auto censure inconsciente, qui les empêche parfois de rêver à  l’impossible. Chaque jour, des chercheurs, artistes et réalisateurs sont donc venus parler ou montrer leurs utopies, leurs projets rêvés, impossibles, ou en cours. Tournés vers le futur, ils ont partagé leur vision, mais aussi leurs méthodes, leurs doutes, leurs obstacles, et sont aboutis à certains questionnements.

« Tout comme la Serre agricole permet aux plantes, fruits et légumes qu’elle abrite de pousser, en les protégeant des contraintes météorologiques, la SERRE est une proposition d’espace culturel et artistique conçu pour mieux connaître et éloigner les contraintes, qu’elles soient d’ordre économique, social ou politique. »

© Mehdi Drissi

© Mehdi Drissi

Raviver la mémoire collective des espaces qui font la ville de Casablanca 

En discutant avec le couple, on découvre ce vif intérêt qu’ils partagent pour la restauration d’espaces oubliés. La serre n’est en effet qu’un des nombreux projets qui portent en eux cette mission de rendre à Casablanca son âme et de faire revivre des symboles de la ville en les faisant parler. Léa et Mohamed s’intéressent en effet aux angles morts, aiment mettre la lumière sur ces espaces oubliés et cherchent à  rendre réelles les utopies qui y sont nichées.

En effet, Mohamed a récemment entamé une série de travaux autour de l’Acquarium de Casablanca  qui a déjà été exposée en 2014 sous le titre l’Aquarium Imaginaire de Mohamed Fariji.  Ce jour là nous découvrons dans la ruche certaines des pièces de cette exposition : du flipper orné des mosaïques de l’acquarium aux boules de neige géantes en passant la carte des sardines, les travaux de Mohamed Fariji questionnent le pouvoir et  les instances publiques de manière esthétique et avec un fort ancrage au territoire. Une des œuvres la plus marquantes que nous avons face à nous est un acquarium qui reconstitue la ville de Casa et ses deux tours et à l’intérieur duquel se baladent deux requins vivants aux dents acérées et aux nageoires fuselées.

En 2016, l’Aquarium de Casablanca – qui fait partie du patrimoine historique de la ville mais est fermé depuis 80 – rouvrira donc au public, à l’initiative de l’artiste Mohamed Fariji, pour un projet éphémère consacré à une réflexion utopique collective sur le devenir du lieu.

C’est avec cette même philosophie que l’atelier a travaillé au sein de  Sidi Moumen, le jardin Yasmina et d’autres espaces de la capitale économique.

De son côté, Léa travaille sur la restauration de films pour éveiller les consciences sur les archives oubliées, les films censurés dès leur sorties et autres pépites cinématographiques.

Léa Morin © Mehdi Drissi

Léa Morin © Mehdi Drissi

Le musée collectif, un projet qui s’adresse à vous

Enfin, comme les chantiers de l’atelier de l’observatoire sont nombreux, bourgeonnants et participatifs, le grand projet d’envergure  en cours qui se nomme « musée collectif » s’inscrit lui aussi dans la même dynamique. A l’instar de Madrasa (école en arabe), le musée collectif détourne à  nouveau un terme renvoyant a un cadre institutionnel et policé pour déconstruire les frontières qui l’enserrent et inviter tout le monde à en être l’acteur.

Mohamed Fariji prolonge ainsi sa pratique de collecte de « traces » des espaces publics casablancais disparus, oubliés ou marginalisés. En pleine destruction de l’école primaire Ibnou Abbad, sur le boulevard Ziraoui à Casablanca, il organise une action de récupération d’objets, photographies, mobilier, pierres et autres « souvenirs » témoins d’années de vie d’un espace public qui a vu défiler des milliers d’écoliers casablancais.
Ces objets, sur le point d’être ensevelis par les bulldozers en action, viendront constituer la première vitrine du « Musée Collectif » de Casablanca à la Madrassa.

Mais cette première action n’est que la première pièce à l’édifice d’un musée que Mohamed et Léa imaginent naître des dons, récupérations et recherches des habitants qui voudront bien s’inscrire dans l’histoire de la ville en y confiant leurs « objets mémoriels ».
Au gré des apports successifs, l’idée est de reconstituer un ersatz de la vie intime et quotidiennes des casablancais, à travers leurs photos de vacances, leurs étuis oubliés et vinyles accidentés. Ainsi, cette initiative permettrait elle de construire une mémoire qui puise sa source dans l’individualité et consacre un vécu collectif conçu comme une alternative à la mémoire officielle.

Mohammed et Léa © Mehdi Drissi

Mohammed et Léa © Mehdi Drissi

Le dernier projet à venir : la Madrasa

Le prochain projet de l’atelier est une formation aux pratiques curatoriales qui se déroulera du 5 au 9 octobre 2015. Pendant 5 jours, les participants assisteront à des modules de formations, des rencontres, visites, présentations, études de cas et ateliers pratiques menés par des professionnels régionaux et internationaux, pour penser collectivement les pratiques curatoriales contemporaines. Cette année, des curateurs de divers pays du monde arabe ont été invités, avec, entre autres des intervenants d’Algérie, Tunisie, Liban et de Palestine.

Les graines artistiques que sème la pépinière de l’atelier de l’observatoire viennent donc fleurir à l’intérieur de la ville de Casablanca mais aussi dans l’esprit des casawi. Les habitants de la ville s’habituant ainsi à la redécouvrir à travers des activités éphémères qui consacrent sa mémoire qui tombe dans l’oubli.

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