Mizrap, le mariage musical tuniso–turc

L’une de nos premières rencontres en Tunisie est placée sous le signe de la musique. Nous faisons en effet la connaissance de la bande à Ahmet Baglama et son groupe Mizrap le jour même de l’enregistrement de leur premier single « Slave of Wishes ». Plongés dans une ambiance où la tabla turque épouse les rythmes tunisiens, nous découvrons l’univers musical éclectique de Mizrap, au détour d’une conversation sur les mélanges entre les cultures en Tunisie et ailleurs.

Lancé sur le sujet, Ahmet, le chanteur et fondateur de Mizrap, s’exalte avec émotion :

« La culture turque est un héritage qui fait partie intégrante de la Tunisie, qui a été oublié avec la colonisation française »

« Les turcs sont restés plus de quatre siècles en Tunisie et ont apporté plein de choses qui s’expriment subtilement  dans la musique, la langue ou la cuisine. Des sefsaris en soie dans l’habillement à la halwa, la Baklawa et le Bachkoutou dans l’art culinaire ou encore le « Amane » soupirant de supplication dans les conversations ; les influences turques se ressentent dans le quotidien des tunisiens, sans même qu’ils ne s’en rendent toujours compte. »

Mais ce qui intéresse tout particulièrement Ahmet, c’est la traduction musicale de ce legs.

« Il y a un accent particulier dans la musique tunisienne qui vient justement de la technicité turque. On le retrouve par exemple dans les traditions musicales des mariages qui consacrent le becheref, la lunga et le samaï »

Et d’ajouter, « l’esprit turc parle directement au cœur, c’est pour cette raison que j’ai voulu sortir cette lunga traditionnelle qui est présente dans notre culture et l’amener vers du jazz et d’autres sonorités du monde pour faire connaître sa splendeur. »

De Tunis à Istanbul, puis d’Istanbul à Tunis

Après avoir grandi à Tunis entre deux cultures, Ahmet Baglama s’en va nourrir en Turquie la passion pour la musique qui le hante depuis tout petit.

Là-bas, il étudiera la musicothérapie à la Istanbul Technical University dans la perspective d’utiliser les instruments traditionnels turcs comme le baglama ou la tabla pour apaiser les âmes. Curieux et discipliné dans sa pratique musicale, Ahmet maitrisera très vite les instruments turcs et ira même puiser dans le patrimoine indien pour compléter son apprentissage. Accompagné et conseillé par la célèbre Anoushka Shankar, Ahmet se formera à la cithare indienne et ses multiples autres expériences lui donneront envie de se réapproprier cet immense héritage et de le transmettre aux nouvelles générations.

Après son diplôme, il y a trois ans, Ahmet rentre à Tunis avec la volonté de monter un groupe qui puisse donner corps à cette fusion musicale qui lui était chère. Malgré les quelques difficultés que le jeune homme rencontre pour son projet, Ahmet finit par réaliser ses objectifs en fondant Mizrap.

Mizrap, la genèse d’une fusion culturelle

En turc, le Mizrab (مظراب en arabe) est une petite pièce souvent utilisée pour frapper les cordes de la sitar. Mizrap nait donc d’un jeu de mots à partir du terme, illustrant la volonté d’accorder les esprits sur la nouveauté et la richesse du patrimoine culturel en les détournant de ce qu’Ahmet désigne « d’esprit Rotana, vide de sens et de musicalité ».

Amani et Atef en studio © Mehdi Drissi

Amani et Atef en studio © Mehdi Drissi

Lorsqu’on écoute la nouvelle composition du groupe, on y retrouve un souffle particulier, à mi-chemin entre Orient et Occident. Mizrap marie, en effet, des rythmes occidentaux funk avec instruments indiens, turcs et tunisiens. On a donc affaire à un mille feuille de sonorités : des rythmes occidentaux dans l’accès de la batterie et le groove du bassiste, une touche spirituelle avec le gambri et les influences gnawa et stambali et, enfin, une touche classique avec le piano et les chants lyriques baroques qui se superposent au tout.

C’est donc autour de cet éclectisme musical que se construit le groupe. Ce jour-là, nous sommes présentés à l’équipe au complet. Dans Mizrap, il y a Atef Bey, chanteur d’opéra baryton, Amani Bentara chanteuse d’opéra soprano, Ziad Lakoud à la guitare basse, Lotfi Soua aux percussions, Wajed Belahssan à la batterie, Tuyoka Azayès pianiste japonaise et Ahmet Baglama.

© Mehdi Drissi

© Mehdi Drissi

Présentations faites, nous découvrons le single en plein enregistrement qui vient charmer nos oreilles curieuses du résultat d’une fusion des quatre coins du monde. Sur un tapis de musiques aux multiples influences, Amani et Atef entonnent un chant lyrique qui mélange opéra et « Zaghrouta » (désignation tunisienne du youyou). La fusion instrumentale fait écho au mélange des paroles et le tout se trouve sublimé par un texte d’une rare poésie.

« أمي شتهاتني و بابا حبل بيا, طاوس رباتني في نخلا علالية يغر بيك ولد السلطان كيف ما غر بيا »

C’est l’histoire d’un homme qui a mangé une pomme et se retrouve à porter un enfant qu’un paon élèvera ensuite dans un grand palmier. Le message que Mizrap délivre à travers ces paroles reste subtile et se lit entre les lignes. Derrière la déconstruction des codes des genres et de l’éducation que suggère le poème, se cache, tapi, un message multinational, qui veut briser les frontières entre les cultures et les pays.

Aujourd’hui, Mizrap nous confie arriver plus facilement à mettre l’influence turque au goût du jour, grâce aux séries télévisées qui circulent et rendent la culture plus facilement identifiable par les populations. Le défi se situe néanmoins au niveau de l’élévation de cet héritage qu’on partage dans des domaines plus riches comme la musique ou le chant. Plein de projets et d’enthousiasme, le groupe nous réserve moult surprises et découvertes musicales ainsi qu’un vidéo clip du single « Slave of Wishes » prévu pour l’année prochaine.

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