L’univers de Youssef Maghraby, calligrapheur pop art

Après avoir traversé Garden City, marchant entre les vendeurs ambulants et les charrettes qui s’animent dans un brouillard de poussière, nous rejoignons Youssef Maghraby et Ahmed Dahroug au café culturel Falak. Nos esprits prennent quelques minutes pour s’habituer au dialecte égyptien et d’enfin comprendre qu’ils nous invitent à les suivre au studio improvisé d’Ahmed, sur le toit d’une belle maison du quartier. Des verres de thé noir, des habits secoués par une légère brise et un mur recouvert d’affiches de films. C’est dans ce cadre que nous poursuivons notre conversation, sous le soleil couchant.

Une calligraphie pop art

Depuis tout petit, Youssef aime laisser sa plume tracer d’harmonieuses lignes de calligraphie arabe en les mélangeant aux couleurs de son expérience vécue. Il est étudiant aux Arts dramatiques au Caire, dans la section décor, mais peine à s’exprimer à travers les disciplines qui lui sont enseignées, qui ne sont pas pour lui un exutoire artistique. Au contraire, il déplore la domination des concepts occidentaux dans les arts visuels et s’essaye à partir de 2013, à des compositions artistiques personnelles qui le portent petit à petit sur les sentiers de l’art contemporain.

© Youssef Maghraby

© Youssef Maghraby

Pour Youssef, l’art est un moyen de transfigurer un héritage historique, tout en y mettant de soi. Le jeune homme s’intéresse alors à la fusion de la calligraphie classique et du pop art et se met à mélanger les deux sur ses toiles dont l’esthétique fait presque oublier le message sous-jacent.

Le résultat est frappant de beauté et d’harmonie, les lettres coulent tantôt sur un lit de couleurs entremêlées, tantôt sur une blancheur pure et sauvage. Mais au delà des peintures, les photos de Youssef, où l’on voit ses toiles portées entre des mains anonymes suspendues dans le vide, traduisent réellement la prise de position de l’artiste à l’égard de l’art. Il brandit ces toiles comme une identité, une partie de lui-même qu’il veut montrer au monde.

© Youssef Maghraby

© Youssef Maghraby

L’idée de Youssef est en effet de revaloriser l’héritage culturel de l’Égypte, où la calligraphie s’est développée et nourrie et de montrer comment la jeunesse égyptienne s’en empare aujourd’hui en y mettant du sien. Parfaitement cadrées, avec des fonds dont le contraste valorise la beauté des lettres épousées, les photos de Youssef lui ont valu d’être sélectionné parmi les dix artistes à suivre par Egypt Today, aux côtés de pointures comme Walid Elbeid, Ammar Abo Bakr ou Aya Tarek.

Abolir la mystification du street art

Youssef ne se considère par comme un street artiste. Même s’il avoue avoir beaucoup de respect pour les artistes descendus dans la rue Mohammad Mahmoud pour l’habiller de couleurs, il déplore cependant la tournure commerciale que prend parfois la démarche même du street art, pourtant considérée comme la plus pure et désintéressée. Il explique :

« Je ne veux pas m’inscrire dans un effet de mode. L’occidentalisation des demandes artistiques dans les hautes sphères et la mystification de la figure du street artiste sont pour moi deux extrêmes qui ne permettent pas de construire une vraie démarche artistique en Egypte ».

Si ses positions l’empêchent d’être exposé, Youssef trouve dans les réseaux sociaux une sorte d’exutoire, où il se connecte avec d’autres artistes, plus qu’il ne partage son propre travail.

« Pour moi, internet est un outil mais il le peut pas remplacer les rencontres réelles et les galeries physiques »

Internet est un des autres mythes révolutionnaires égyptiens qu’il faut déconstruire

Pour Youssef, les internautes sont dans le très court terme, ils parcourent les statuts plus qu’ils ne lisent les articles, likent, zappent et partagent sans creuser. À l’inverse, l’artiste travaille sur un message qui ne se délivre pas automatiquement, s’éprouve, agite, triture et qui existe dans la réflexion à long terme.

« Sur les réseaux sociaux, on peut rapidement être happé par le nombre de suiveurs et de likes, mais il ne s’agit pas d’indicateurs de la valeur artistique à proprement parler. »

D’ailleurs, le jour de notre rencontre, Youssef n’arrive pas les mains vides. Il porte avec lui sa toute dernière œuvre, un collage qui représente une jeune fille, habillée en ninja et dotée d’une énorme sucette rose et blanche, dont le tourbillon bicolore hypnotise et capte le regard.

Le jeune homme nous confie avoir réalisé la toile dans le cadre d’une collaboration avec Bansky, sans être en mesure de nous en dire plus sur les contours de cette collaboration pour des raisons de confidentialité.

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Ahmed Dahroug, de l’architecture au cinéma amateur

Sur la toit de la maison cairote, une petite brise s’agite et nous porte à l’intérieur du studio de travail d’Ahmed, l’ami de Youssef Maghraby, étudiant en cinéma au Caire. Grâce à des amplificateurs improvisés, nous regardons ensemble le premier court métrage d’Ahmed : Not like me. Avec un décor fait par Youssef et une mise en scène orchestrée par Haya Khairat, la pièce cinématographique est le fruit des passions artistiques de ces jeunes artistes cairotes.

AHMED DAHROUG © Mehdi Drissi

AHMED DAHROUG © Mehdi Drissi

Avec un jeu de lumière brute savamment étudié, on y découvre des tableaux de la vie quotidienne d’un jeune couple égyptien. Les scènes se succèdent avec le point commun de toutes porter en elle le spectre d’un couteau brandi par l’homme à l’insu de son épouse, sans qu’il ne réussisse à en finir avec elle. D’une banalité affligeante, engluées dans la routine et le miroir social, les scènes du court métrage capturent le paradoxe du mariage, qui n’aide pas à l’épanouissement du couple, mais l’enserre et le contraint.

« Les relations hors mariage sont interdites par la société. Dans le court métrage, c’est l’inverse : un couple marié, sans intimité ni sentiments ».

Pour Ahmed, ce premier court métrage est expérimental. Le jeune homme est revenu en Égypte il y a deux ans, après des études d’architecture en Autriche et ce retour était aussi pour lui l’occasion de revenir à ses premiers amours : le cinéma et l’image.

Dans la patrie du cinéma arabe, les films sont aujourd’hui de plus en plus commerciaux. Ahmed préfère quant udire réfléchir à un format qui ne sert pas tout au spectateur sur un plateau d’agent.

À une époque où tout se fait à la hâte, il préfère se laisser le temps d’explorer la lenteur et les thèmes de la vraie vie, loin des tumultes des réseaux sociaux. Il nous confie aussi, qu’il travaille actuellement sur un autre court métrage à propos des migrants, entamé avant la « crise » qui n’a ameuté les médias que très récemment.

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