El Morabba3. Fenêtre ouverte sur une béatitude musicale

Les écouteurs sur les oreilles, des mélodies séditieuses se répondent et couvrent les alentours d'un rock atmosphérique. Pétaradants, les morceaux d'El Morabba3 s'enchainent et fendent le spleen polyphonique pour constituer une playlist incontournable.

C’est un amour pour le risque et un goût développé pour la musique qui ont mené quatre aficionados à entreprendre le projet ambitieux de monter un groupe au confluent du rock oriental et de l’électro. Une formation qui, au bout de cinq mois où sessions de jam se sont succédé et où les répétitions non programmées se sont enchainées, s’est trouvée créée par la force des choses. 

Premières notes

Entrainés par Mohamed, un des collaborateurs de la plateforme de musique indépendante Indiepush et manager du groupe El Morabba3, dans un immeuble résidentiel de Jabal Webdeh, nous sommes retrouvés à enjamber l’escalier pour rejoindre Abdallah et Odai dans les bureaux d’une agence de communication, qu’on nous prêtait pour l’occasion.

Quelques années auparavant, nous avions découvert El Morabba3 avec leur titre lancinant « Ma3ndak Khabar – Tu n’as pas idée ». Une guitare qui grince et des coups de batterie qui hérissent les poils font de ces cinq minutes un titre qui électrifie. Abdallah et Odai nous prennent de court en nous annonçant que ce titre, qui les inscrit dans une mouvance psychédélique et qui signe leur engagement pour la résistance, était la première chanson sur laquelle ils ont travaillé ensemble fin 2009.

Depuis, un travail de longue haleine a été engagé et les forts liens amicaux et familiers qui existent entre les quatre fondateurs initiaux ont permis au groupe et à sa base d’admirateurs de croitre. Quatre piliers solides pour le début d’un tel projet et aussi quatre coins à former les contours, d’El Morabba3 – le Carré ou la fenêtre ouverte sur le monde tel qu’il est imaginé par ces musiciens. Un reflet de leur pensée et une invitation à palper une autre sensibilité.

L’équilibre parfait est ainsi trouvé lorsque les cousins Mohamed et Tarek, derrière les paroles et au chant partagent la scène avec les frères Odai et Dirar qui jouaient la guitare et la batterie. Quelques années plus tard, Tarek émigre en Grande-Bretagne et rejoint 47soul pour promouvoir à nouveau les nouvelles pulsations rythmiques du Sham (région du levant) et exporter la Debkeh.

Si le groupe est tripartite aujourd’hui, sa dénomination renvoie à de nouvelles interprétations mettant en parallèle l’exactitude géométrique et l’alchimie musicale qu’il incarne.

Lignée musicale

Lorsqu’on découvre El Morabba3, on ne peut qu’user et abuser du bouton de relecture. Chacun de leurs deux premiers albums proposait un mélange subtil entre des paroles qui hantent et des sons qui habitent, une fusion envoutante qu’on aime savourer jusqu’à la substantifique moelle.

El Morraba3 est finalement une introduction en arabe à un univers planant. Une descendance d’Orphée et de Ziryab révélée à l’ère contemporaine. Chaque titre réussit à trouver une teinture distinctive qui transporte. La polysémie des vers soigneusement imaginés par Tarek, scandés ensuite de sa voix porteuse, mis en rythmes puis relevés par des mélodies électroniques force l’écoute. Un twist particulier se produit, fruit d’un entre-deux musical perpétuel. Attachés à leurs traditions orientales et influencés par différents mouvements occidentaux, El Morabba3 se distingue de par le timbre de ses vocaux et l’arrangement recherché de ses instruments. Les albums d’El Morabba3 ont permis d’ajouter une nouvelle référence à l’échiquier, encore très restreint, musical moderne de la région. El Morraba3 conjugue des instruments venus d’ailleurs au jeu et pratiques locales et réussissent une parfaite combinaison qui émeut et dialogue à la fois avec les sens et à l’esprit.

« Plus jeunes, nous n’avions pas de musiciens de la région à qui l’on pouvait  s’identifier », nous confie Odai avant de poursuivre, « les musiciens classiques comme Oum Kalthoum et Abdel Halim ont été de grandes références, mais pour notre génération, il y’avait un grand vide ». Cet énorme fossé, s’est ce qui a poussé El Morabba3 et d’autres groupes de la même génération à se créer. Chanter en arabe s’est imposé naturellement pour une génération qui voulait voir naître une musique qui lui ressemblait.

Le bout du fil

Après un premier album définitivement engagé, une campagne de financement participatif est engagée pour le deuxième dont la thématique se tourne plus vers le social. Mais malgré les tonalités plus émotionnelles, il n’est pas question de faire l’impasse sur le sujet de la révolution qu’on mentionne et traite par une écriture métaphorique. Quant au troisième album, il arrive sur la route.

Extraite d’ « Ilham – Inspiration », premier titre à découvrir dans le troisième album, d’album l’adage « Taraf alkhayt – le bout du fil » ouvre le bal. Avec ces mots d’ouverture qui invoquent le mystère et qui désigne la rencontre du premier indice dans l ‘expression populaire jordanienne, le groupe donne le ton de cette nouvelle sélection de titres qui s’apprête à sortir en 2016. Une promesse d’énergie et d’accroissement de beats qu’on a brièvement écouté et qu’on attend de redécouvrir. Mais l’écoute, même furtive, de l’opus nous permet d’ores et déjà de conclure et d’annoncer que fidèle à lui même, le groupe ne manque de nous surprendre en jonglant avec les genres et bousculant les sens.

Quant aux concerts et tournées internationales, le groupe se voit hélas dans l’impossibilité de répondre à toutes les invitations. Réfugiés palestiniens, les membres d’El Morabba3 se voient souvent confrontés à des problèmes de visa qui limitent leur mobilité. Mais en attendant de les retrouver dans votre pays, vous pouvez les découvrir à travers les réseaux sociaux.